20

Luke ressentit la violence de la Tempête de Force qui s’était abattue sur la station de tir du Point Sombre à des kilomètres. Il y eut comme un martèlement dans sa tête et son cœur se serra dans sa poitrine sous l’effet de la terreur et de la colère. Le Mobquet glissait au fond du canyon comme un grand lézard noir. Des rochers cristallins et des tourbillons de graviers jaillirent du sol et vinrent fouetter la carrosserie impeccable du speeder. Quelques éclats étoilèrent l’épais carénage de Transplex qui protégeait les passagers.

– C’est Beldorion, chuchota Liegeus. Il lui reste encore quelques bribes de maîtrise de la Force. Mais ça n’a jamais été aussi puissant. Jamais.

Luke serra les dents, sachant que ce torrent aléatoire d’énergie était en train de se reproduire au même moment à un autre endroit, quelque part à la surface de la planète. Des machines dont dépendait l’existence de bien des gens étaient probablement en train de devenir folles. Une autre forge en fusion était peut-être en train de se déverser sur un malheureux ouvrier, l’estropiant à vie.

Tout cela pour que Seti Ashgad puisse désarmer une station de tir afin de laisser passer un vaisseau spatial.

Une seule station suffisait.

– Ils ont pénétré à l’intérieur, dit Luke doucement quand le speeder déboucha du canyon qui dominait le poste d’artillerie.

Les palissades de bois et de métal qui couronnaient l’ancienne tour avaient été déchiquetées par la violence de la Force. Des poutrelles et des éclats de métal, des mâts de bois et des filins d’acier jonchaient le sol au pied de la station. Sous l’action de la Force à l’état brut, ils s’élevaient dans les airs et tournoyaient, comme pris de folie, pour venir s’écraser contre les parois du bâtiment, les structures de défense restantes ou sur les falaises des environs. Luke vit une énorme barre de métal rouillé s’envoler et emporter dans son sillage un enchevêtrement de filins d’acier. Elle retomba au beau milieu des silhouettes qui couraient dans tous les sens pour échapper aux débris et se livraient un combat sans merci, à grands coups de blaster, au sommet de la tour. La barre virevolta et retomba au sol, entraînant dans sa chute deux guerriers Rationalistes et une pluie de gravats.

Au sommet, on se battait encore farouchement pour contrôler la porte qui semblait mener dans les entrailles de la construction. Depuis son poste d’observation, à l’embouchure du canyon, Luke eut du mal à discerner avec précision ce qui se passait près des blindages des canons. Le combat avait tourné au pugilat. Des Rationalistes s’escrimaient pour escalader la pièce d’artillerie. Des Thérans en haillons luttaient bec et ongles pour les empêcher d’endommager le canon. Les décharges de blasters et d’armes ioniques produisaient de pâles éclats dans la lumière matinale. Peu de coups semblaient atteindre leur but en raison de la nature de la Tempête de Force. Les Thérans avaient d’ailleurs renoncé à se servir de leurs lances et de leurs arcs. Même les plombs et les balles des armes à feu plus traditionnelles étaient balayés comme des fétus de paille.

– Beldorion est bien là, dit Liegeus. (Il repoussa une mèche de ses longs cheveux couleur de cendre qui lui tombait sur les yeux.) Il doit se tenir en arrière, loin des premières lignes, quelque part… Tiens, là !

Il indiqua du doigt la forme ronde et argentée d’un chariot antigrav qui flottait à bonne distance de la base du mur. Luke aperçut la silhouette reptilienne et musculeuse de l’énorme Hutt, lové sur lui-même. Il n’avait guère de points communs avec cette masse répugnante qu’était Jabba.

Une impression de Force amenuisée, de capacités perdues et de talent gâché monta jusqu’à Luke comme un effluve nauséabond. Une impression déjà ressentie en présence de Taselda.

D’une certaine façon, la sensation éprouvée était pire que celle dégagée par Vador ou par Palpatine. Eux, au moins, avaient eu des rêves de grandeur…

– Qu’est-ce qu’on fait ? demanda Liegeus.

Luke décida de faire machine arrière dans le canyon et de reprendre le chemin par lequel ils étaient arrivés. Un speeder n’avait pas grand-chose à voir avec une plateforme antigrav. On ne pouvait pas, en général, s’en servir ainsi à moins de modifier radicalement les systèmes de flottaison. Mais les Mobquet étaient équipés de propulseurs particulièrement robustes qui n’avaient rien à envier à bon nombre d’appareils de combat que Luke avait eu l’occasion de piloter.

– On s’accroche ! répondit Luke.

– Mais qu’est-ce que vous avez l’intention de faire ? dit Liegeus en déglutissant bruyamment.

Question stupide, se dit Luke. Il appuya à fond sur la manette d’accélération et posa sa main sur la commande du turbogénérateur d’antigravitation. La seule issue possible était évidente. Les parois du canyon se mirent à défiler à grande vitesse et se transformèrent en un rideau de cristal flou. Le vent chargé de graviers vint lacérer la coque du véhicule. L’embouchure apparut devant eux. Au-delà, les palissades des systèmes de défense du sommet de la tour semblèrent dessiner une cible énorme et ridicule.

– Luke ! hurla Liegeus en se masquant les yeux.

Le speeder décolla et franchit les vingt-cinq mètres qui séparaient les dernières saillies rocheuses du sommet de la base comme un fauve dressé pour le combat, à l’instar de ces Tikkiars qu’on entraînait comme de véritables chasseurs assassins. Luke coupa les turbos et enclencha les freins. Il atterrit en dérapant au milieu des combattants pris de panique qui essayaient d’éviter son chemin. Il aperçut Gerney Casio qui se battait près de la porte. Il sauta du speeder, traversa à toutes jambes la terrasse défoncée et monta les quelques marches pour le rejoindre sur le seuil.

– Il faut vous arrêter ! cria-t-il en levant les bras. Tout le monde fut tellement stupéfait par l’irruption du Mobquet en pleine mêlée que les combattants se figèrent.

– On est en train de vous tromper ! lança Luke, se tournant vers les hommes et les femmes retranchés, blaster en main, derrière des semblants de barricades et à ceux qui étaient en train de se battre autour du canon. On se sert de vous ! Seti Ashgad n’a qu’une seule et unique raison de vouloir ouvrir les accès à cette planète. Il veut vendre ce monde à Loronar Corporation et le transformer en exploitation minière ! Il n’a que faire de vos fermes ! Il se moque de votre ravitaillement en matériel médical, en pompes à eau ou autres machines !

Il regarda-autour de lui tous ces visages crasseux, ensanglantés. Il vit quelques silhouettes sortir de leurs abris avec précaution. Il vit tous ces yeux en colère qui ne voulaient pas le croire. Il aperçut Arvid. Tante Gin était là aussi, accompagnée du beau-frère du propriétaire du Blerd Bleu.

Il laissa retomber ses bras.

– Il ne fait pas cela pour vous.

– Que quelqu’un descende ce geignard ! cria un individu dans la foule.

Luke invoqua la Force et dévia le tir du blaster d’un homme qui s’était avancé pour le tuer. Le trait d’énergie étincelante arracha quelques éclats de permabéton dans le mur juste derrière lui, à l’entrée de l’escalier.

– Et qu’est-ce que tu en sais ? cria quelqu’un d’autre.

– Je le sais, répondit Luke calmement, parce que je suis allé à la maison d’Ashgad. Et je peux vous garantir qu’il ne fait pas cela pour vous.

– Il a raison.

Derrière lui, la porte de l’escalier s’ouvrit et se referma très rapidement avant même que Gerney Casio et les deux hommes qui l’accompagnaient n’aient le temps de la bloquer. Luke entendit le verrouillage s’enclencher de l’intérieur.

Leia s’avança.

Une Leia qui faisait peine à voir, en haillons, ses longs cheveux en désordre lui tombant sur les yeux, les paumes et les articulations de ses mains couvertes de pansements. Une Leia chaussée de ce qui restait de ses bottes dorées de cérémonie grossièrement réparées à la bande adhésive. Une Leia qui avait les mains vides mais qui portait sur les hanches une ceinture à laquelle étaient accrochés un blaster d’un côté et un sabrolaser de l’autre.

Mais il n’y avait aucun doute. Il s’agissait bien de Leia Organa Solo dont l’image avait été diffusée à travers la galaxie à maintes reprises par les actualités holographiques. Une image également relayée par les faux hologrammes créés à la demande d’Ashgad. Tous les hommes et les femmes présents la reconnurent. Un silence pesant s’installa.

– Il vous dit la vérité, dit-elle. (Elle fouilla dans la poche de son pantalon beaucoup trop grand pour elle et sortit une liasse de données informatiques.) Voici une copie de toute la correspondance d’Ashgad avec le grand patron de Loronar, le Moff Getelles d’Anteméridian, ainsi qu’avec des pions politiques en place au Conseil Républicain. Il y a quelqu’un ici qui s’y connaît en codification ?

– Moi, madame, dit Booldrum Casio en faisant un pas en avant.

– Alors vous n’aurez aucun mal à voir que les systèmes de codage proviennent bien de l’ordinateur d’Ashgad.

L’homme légèrement bedonnant changea la focale de son amplificateur visuel et feuilleta rapidement la liasse de données. Il jeta un coup d’œil à Gerney avec l’air de s’excuser.

– Elle a raison. Ça vient bien de chez Ashgad. Ces composants, c’est même moi qui les ai installés…

Casio succomba à la colère.

– Et alors ! Qu’est-ce qui nous dit que c’est pas vous qui avez falsifié ces documents, hein ?

D’autres étaient déjà en train de lire les informations reportées sur les feuilles de filmplast, les notes de service, les projets de contrats, les concessions…

– Une installation dans la Vallée du Vent Déchiré ? Avec des missions de six mois ? Mais un homme pourrait à peine tenir une semaine là-bas !

– Quoi ? Du travail obligatoire ?

– Du transfert de matériel ? Mais attendez, le vrai mot pour ça, ce ne serait pas voler par hasard ?

– Standardisation du gel des prix sur les Froussards ?

– A soixante-sept crédits ?

– Une flotte d’occupation… Mais on ne nous a jamais parlé d’une flotte d’occupation ?

– Cette flotte est déjà en orbite, dit Luke en levant un doigt.

Plusieurs Rationalistes étaient équipés de jumelles électrobinoculaires. Ils les pointèrent vers le ciel. Des éclats de la taille d’une tête d’épingle leur apparurent dans les teintes crépusculaires constellées d’étoiles.

Exclamations et jurons se mirent à fuser. Leia s’approcha de Luke et l’enlaça avec force.

– Et Dzym ? Le secrétaire d’Ashgad…

– Je sais tout de Dzym, répondit Luke.

– Si une bataille éclate réellement là-haut, si le Conseil a réussi à dépêcher des vaisseaux pour s’attaquer à la flotte de Getelles, il est évident qu’il va essayer de décoller à bord de l’Infaillible avec le plus grand nombre de drochs possible.

– Les procédures de décollage n’ont pas été installées à bord.

– N’importe quel ingénieur digne de ce nom peut le faire. (Elle releva les yeux et aperçut Liegeus débarquer du Mobquet. Il s’avança au milieu de la foule en évitant les poutrelles et les câbles qui étaient toujours les jouets des bourrasques débridées de la Force.) Liegeus !

Elle passa ses bras autour de lui. L’homme serra la princesse contre lui et appuya sa tête grisonnante contre celle de la jeune femme.

– Mon enfant… Je suis si heureux de constater que vous êtes saine et sauve ! Je n’aurais jamais imaginé que vous puissiez vous échapper.

– C’était mal me connaître, répondit-elle en souriant.

Quelques instants plus tard, il lui retourna son sourire.

– Eh bien… Je pense que, quelque part, je devais me douter que vous tenteriez de le faire à un moment ou à un autre, dit-il en secouant la tête.

– Dites-moi, Liegeus, quelle est l’étendue des connaissances d’Ashgad en matière d’informatique à bord de ce vaisseau ? demanda Luke. Est-ce qu’il dispose des compétences nécessaires ? Est-ce qu’il peut procéder lui-même à l’installation ? Est-ce qu’il est capable de faire décoller cet engin ?

– Bien sûr qu’il en est capable, rétorqua Leia avec impatience. Seti Ashgad était l’un des meilleurs ingénieurs de l’Ancienne République. C’est lui qui a conçu le premier Z-95 !

– C’est lui qui l’a conçu ? (Luke la regarda, interloqué.) Mais enfin, les premiers Z-95 ont été fabriqués il y a plus de cinquante ans !

– Le Seti Ashgad que nous connaissons est bel et bien cet ingénieur ! dit Leia. C’est Dzym qui l’a maintenu en vie au cours de toutes ces années.

Une clameur s’éleva. Des hommes et des femmes se mirent à bousculer Gerney Casio. Celui-ci continuait de défendre farouchement les bonnes intentions d’Ashgad. Les feuilles de filmplast furent brandies bien haut par des mains couvertes de poussière et de sang. Luke remarqua du coin de l’œil que Umolly Darm et tante Gin étaient en train de ramasser les documents pour les enfourner au fond de leurs poches, en sécurité.

Les adeptes thérans descendirent de leurs positions de défense sur les blindages des canons et se joignirent à la cohue. En poussant un hurlement de colère, Casio échappa à la foule. Avec une agilité que Luke n’avait jamais eu l’occasion de lui soupçonner, il s’empara d’une ceinture d’explosifs, escalada une poutrelle, sauta sur une autre avant de rejoindre le fût du canon.

– Arrêtez-le ! cria Leia.

Mais il était déjà trop tard. Quelqu’un décocha une rafale de son fusil blaster juste au moment où Gerney lançait ses grenades. Une douzaine de traits lumineux lui déchirèrent la main comme des aiguillons mortels. Personne ne songea à tirer sur les explosifs pour les dévier. Ils tombèrent entre les parois noires et crasseuses du blindage. Un instant plus tard, une terrible vibration secoua le bâtiment et tous les occupants de la terrasse perdirent l’équilibre. Une fumée blanche s’éleva de la gueule du canon. Les gens se précipitèrent pour voir ce qui était advenu de la pièce d’artillerie en piétinant le corps de Gerney.

Le silence tomba tout autour d’eux et la Tempête de Force perdit de son intensité.

Leia poussa un juron. Luke frissonna et passa ses mains sur les marques écarlates laissées par les morsures de drochs dans la chair de ses bras.

– Vous pouvez le réparer ? demanda-t-il à Liegeus tout doucement.

– Je n’en sais rien. Je n’ai pas d’outils.

– Umolly et tante Gin doivent en avoir…

– On n’a pas le temps, l’interrompit Leia. Il y a un chasseur de tête blindé dans le hangar… Et une vieille navette d’assaut. Si on pouvait monter les tourelles de tir de la navette sur le chasseur, on disposerait d’assez de puissance de feu pour le descendre…

– Peut-être, mais l’endroit est gardé…

– Il n’y a plus de synthédroïds. Tous hors d’usage. Je leur ai fait prendre un repos forcé juste avant de m’échapper et je ne pense pas qu’Ashgad ait eu le temps de les remettre en route. Allez, venez…

Luke se précipita vers le speeder. Tante Gin et Arvid avaient déjà démonté les unités antigrav des plates-formes élévatrices qui avaient permis aux Rationalistes d’atteindre le sommet de la tour. Ils les installèrent sur les flancs du Mobquet noir.

Quand le speeder eut basculé par-dessus le parapet, la porte de métal qui donnait sur l’escalier de la tour s’ouvrit et Callista fit son apparition.

– Liegeus ? (Elle tendit la main au philosophe. Elle portait autour du cou les écouteurs d’un antique intercom.) On a des outils, là, en bas.

– C’est ça… et ils doivent être aussi utilisables que ces foutues pointes de flèches, déclara tante Gin avec férocité tout en fouillant dans sa caisse à outils. (Elle posa l’énorme boîte rouillée entre les mains de Liegeus.) Tiens, mon gars, prends ça. Je n’ai pas passé dix ans de ma vie à trimer sur ce caillou pourri pour voir ces escrocs de chez Loronar s’en emparer comme ça.

Elle lui fit signe de le suivre dans la tour. Liegeus marqua une pause sur la première marche en haut de l’escalier et étudia le visage de Callista. Il compara ses traits fins et tirés avec l’image qu’il gardait de celle qui avait été l’esclave de Taselda puis la prisonnière de Beldorion.

– Je suis heureux de constater que vous allez bien après tout ce… heu… toutes ces aventures déplaisantes, dit-il avec gentillesse. Je vous dois une manière de remerciement, pour m’avoir ouvert les yeux sur ce qu’Ashgad manigançait. Je n’aurais jamais songé que cela pourrait m’entraîner dans une telle folie. Vous aviez raison.

– Vous craigniez pour votre vie, dit Callista en secouant la tête. Toutes vos connaissances auraient pu se retourner contre vous. C’est un peu ce qui s’est passé. Je suis contente que vous ayez pris soin de la santé de Leia.

– Parce que je ne m’étais pas occupé de vous ?

Il y eut comme un éclair de dépréciation dans son regard pourtant déjà chargé de honte et de remords. Callista sourit.

– Je suis capable de m’occuper de moi-même. La plupart des femmes également.

– Je suis bien placé pour le savoir. Au fait, votre jeune ami vous cherche partout…

– Je sais, répondit Callista tout doucement.

 

– Très honnêtement, madame l’amiral, c’est tout ce que je suis en mesure de vous dire.

C3 PO reproduisit le geste humain qu’il imitait le mieux. Il écarta les bras et ouvrit les mains selon une position et un angle bien précis indiquant une impuissance amicale doublée de la volonté de divulguer tout ce qu’il savait.

Ses analyseurs digitaux de reconnaissance du langage du corps humain lui indiquèrent que Daala n’en croyaient pas un traître mot.

– Mon titre exact, c’est « amiral », droïd, et pas « madame l’amiral », dit-elle doucement de sa voix rauque. Je suis – ou plutôt j’étais – un officier de la Flotte Impériale. J’étais l’égale des autres officiers de mon rang et j’exige que tu emploies ce titre chaque fois que tu t’adresses à moi.

Ses yeux étaient pareils à de la cendre, brûlés, fatigués, consumés. C3 PO réalisa qu’il n’avait jamais vu autant de déchéance et d’amertume exprimées par un visage humain.

– A une époque, Tarkin et moi, nous aurions pu prendre la tête de l’Empire, reprit-elle doucement. Quand j’y repense, je n’arrive jamais à me souvenir pourquoi je voulais me lancer dans une aventure pareille. Tout ce à quoi j’aspire à présent, c’est un endroit paisible pour y passer le restant de mes jours sans être dérangée. Je croyais avoir trouvé cet endroit sur Pedducis Chorios… Un monde du secteur neutre avec des autorités compréhensives, loin de ces brutes épaisses sans cervelle, loin de ces fous furieux qui ont juré de mettre en pièces les restes de ce qui fut le meilleur système gouvernemental que cette galaxie ait jamais connu. Je ne veux plus être mêlée à cela. Je ne veux plus être mêlée à eux.

Ses mains retombèrent délicatement sur les accoudoirs de son fauteuil. Ses genoux se serrèrent, laissant deviner sous le pantalon taillé sur mesure, la robustesse de ses os et la masse de ses muscles. Les importantes banques de données de C3 PO contenaient un grand nombre d’informations très alarmantes à propos de cette femme. Elle était jadis l’un des plus brillants commandeurs de la Flotte Impériale mais avait la réputation d’être un bantha fou et d’avoir la gâchette facile en plein combat. Une femme aux formidables compétences mais à l’épouvantable caractère.

– Et voilà que les seigneurs de guerre pedduciens me proposent, à moi et à mes partenaires, de prendre position, reprit-elle d’une voix calme. (Son timbre avait souffert d’une inhalation prolongée du gaz brûlant produit lors de la dernière bataille à bord du Chevalier Fléau. La bataille au cours de laquelle Callista avait détruit le vaisseau étendard. La bataille au cours de laquelle Callista et Daala avaient été portées disparues.) Et qu’est-ce que je trouve ?

C3 PO n’avait jamais été très bon dans l’art de différencier les questions purement rhétoriques de celles qui étaient authentiques.

– Une invasion, répondit-il. La propagation de la Semence de Mort. Un soulèvement généralisé. Des pillages…

– Tais-toi !

Il archiva la réaction de l’amiral dans l’une de ses mémoires afin de l’étudier plus tard sous le titre « Signes déterminants séparant les questions rhétoriques des interrogations authentiques ». C’était son devoir, en sa qualité de droïd de protocole, d’atteindre la perfection dans ce domaine. Il comprenait également que l’accumulation des connaissances lui permettrait aussi de prolonger son temps de service.

– J’ai l’impression que les droïds qui sont en vadrouille dans ce secteur depuis un petit moment, ces droïds dont la fonction est d’enregistrer avec précision toutes les données qui les entourent, répondent tous à mes questions par des histoires truffées d’incohérences et d’omissions. Cela me force à soupçonner qu’il se passe réellement quelque chose d’important dans le coin. (Elle se leva et appuya sur l’un des pans du mur. Le panneau pivota en silence et révéla un nécessaire d’analyse électronique du dernier cri. Elle alluma les moniteurs de données du bout de ses longs doigts aux ongles courts en trois gestes secs et décrocha un câble coaxial.) Fort heureusement, il y a bien des années de cela, un ami m’a enseigné comment communiquer avec les droïds.

– Très aimable de sa part, répondit C3 PO avec un intérêt non dissimulé.

D2, plus rapide à la détente, essaya nerveusement de faire machine arrière. Le boulon d’entrave, que le sergent de Daala avait eu la précaution d’installer avant de présenter les deux droïds à sa supérieure, l’en empêcha. Daala vérifia les multiples interfaces et câbles rajoutés par le pauvre capitaine Bortrek et brancha son propre coaxial dans l’un des ports accrochés à la bande adhésive sur les flancs de l’astromec.

Elle fit basculer un petit levier sur son propre nécessaire d’analyse. D2 se mit à trembler et émit un faible gémissement de protestation.

– Bon, dit Daala dont les yeux verts se durcirent, et maintenant si tu me racontais ce qui se passe dans le secteur de Méridian…

 

– Mais enfin, bon sang de bois, qu’est-ce que c’est que ces machins ? (Lando jeta un coup d’œil à une bonne demi-douzaine d’écrans de données sur les secteurs environnants. Il activa le scanner pour essayer d’anticiper le prochain passage de ces vicieux attaquants effilés comme des aiguilles.) Et qu’est-ce qu’on a subi comme dégâts ce coup-ci ?

Chewbacca marmonna quelque chose dans l’intercom depuis les quartiers arrière où la température était en train de baisser à toute allure. Là, flottant près du plafond, le Wookie essayait de reconnecter des câbles au milieu des diffuseurs de mousse expansée de sécurité qui lui sifflaient dans les oreilles.

– Ces machins, comme tu dis, vont tailler nos pierres tombales, dit Yan.

– Tout ce que je peux dire, c’est qu’ils ont l’air de fonctionner comme des synthédroïds, avec cette technologie RICC, répondit Lando. (Ses mains brunes allaient et venaient à toute vitesse sur les commandes des boucliers déflecteurs. Pendant ce temps, Yan faisait évoluer le Faucon Millenium dans une série de zigzags et de loopings, ce qui apparaissait comme la seule stratégie de défense contre la multitude de petits missiles.) La Flotte d’Anteméridian n’est pas dans les environs, ils ne peuvent donc pas les guider comme ça…

Non loin, le Courane, le Cracheur de Feu et la Danse du Soleil – appareil léger d’exploration sur lequel Kyp Durron s’était porté volontaire – étaient en train d’exécuter les mêmes manœuvres. Ils serpentaient et se faufilaient au milieu des aiguillons pour maintenir désespérément leur position près de Nam Chorios en attendant l’arrivée de la Flotte et le début du combat. Ils avaient abordé l’orbite de la planète près de quarante minutes avant l’irruption de la nuée d’assaillants et cela leur avait laissé l’embarras du choix quant aux positions à défendre.

– Comme des synthédroïds ? Tu te moques de moi ? dit Yan. Tu sais ce que ça coûte un synthédroïd ? C’est dingue !

– Je sais que la technologie qui les fait fonctionner est basée sur une sorte de cristal programmable et c’est ça qui fait monter les prix… Merde ! (Il y eut un éclair aveuglant. Le vaisseau trembla et des signaux lumineux rouges apparurent sur la console de pilotage.) Chewie, on vient d’encaisser un autre coup. Bouclier tribord… Ouais, je suis au courant pour le trou dans le bouclier bâbord !

Les étoiles se mirent à tourbillonner par le hublot. Yan engagea l’appareil dans une nouvelle série d’acrobaties. Il se demanda, en évitant un trait de laser qui venait de passer dangereusement près du bouclier principal logé sur le dessus du vaisseau, combien de temps encore il parviendrait à conserver son agilité et ses réflexes. Il se demanda si les réserves énergétiques tiendraient le coup si le combat durait encore longtemps. Dans la tourmente, entre la noirceur du ciel et l’éclat des étoiles, Yan aperçut, lors d’une rare accalmie, le Cracheur de Feu partir à la dérive. Les aiguillons se précipitèrent et le mirent en pièces. Solo espéra que l’équipage était déjà mort ou, au moins, inconscient par manque d’oxygène.

– Si quelqu’un réussit à synthétiser ces cristaux, reprit Lando qui aimait aller jusqu’au bout d’un raisonnement. Si on trouve un moyen de les obtenir à bon marché, il n’y a plus de problème.

– Ouais, peut-être, mais en attendant, c’est un problème pour nous ! hurla Yan.

Comment pouvait-on combattre des trucs pareils ? Avec beaucoup de concentration et pas mal d’entraînement, il réussit à en abattre deux. Mais il avait dû gaspiller tellement de tirs que le jeu n’en valait guère la chandelle. La seule solution résidait dans les feintes et les manœuvres d’évasion, en espérant que la vitesse et les changements rapides de tactiques auraient raison des attaquants.

Les aiguillons semblaient malheureusement infatigables.

– Ce qui est sûr, cria Lando, c’est qu’ils le veulent farouchement, ce tas de cailloux. T’as une idée de ce qu’on va faire quand la Flotte principale pointera le bout de son nez ?

– Je vais y réfléchir !

Il y eut une déflagration, accompagnée d’un sauvage tremblement, quelque part dans les entrailles du vaisseau. D’autres lumières rouges apparurent sur le tableau de bord.

 

– Le Moff Getelles…

Daala se laissa aller contre le dossier de son fauteuil en éteignant le moniteur de données principal. Les écrans secondaires étaient toujours allumés et témoignaient de la longue et pénible bataille qu’avait menée D2 R2 pour conserver, en vain, ses informations secrètes. Tout avait été révélé : la disparition de Leia, ses doutes concernant l’intégrité du Conseil ainsi que toutes ces informations pour lesquelles Yarbolk Yemm s’était fait canarder à travers une bonne moitié du secteur. Le petit droïd avait basculé contre le mur et reposait sur ses deux jambes principales en une position qui évoquait curieusement la défaite. Des câbles et des fils sortaient de ses différentes trappes d’accès et interfaces de connexion, créant court-circuit sur court-circuit dans les systèmes de protection de ses mémoires.

C3 PO ressentit de la pitié pour son compagnon. Il commença également à se faire du souci pour sa propre sécurité.

Il n’était pas nécessaire de faire appel à un droïd d’interrogation pour déduire que cette grande femme aux cheveux roux, immobile dans son fauteuil noir, était très, très en colère.

– Ce chicaneur, cet incompétent, ce lécheur de bottes, ce petit asticot des sables engoncé dans son corset, dit-elle sur le ton détaché d’une conversation ordinaire. Je vois qu’il tient toujours ce fayot de Larm en laisse… C’est avec lui qu’il a partagé les résultats du concours à l’Académie… Quand il a été promu capitaine à ma place. Il s’est déculotté devant Loronar Corporation… Un vrai gang légalisé de voleurs patentés, qui n’hésiteraient pas à proposer leurs propres frangines aux enchères et à les vendre à n’importe qui du moment qu’on les paie… Des morveux, tous autant qu’ils sont. Même les Ranats et les Hutts ont plus d’honneur que ces types-là !

C3 PO examina rapidement ses fichiers de « Signaux déterminants nécessitant une réponse » mais ne réussit pas à déterminer si on attendait, ou non, une réaction de sa part.

Daala quitta son fauteuil et s’agenouilla au côté de D2 pour débrancher les différents câbles reliés à ses entrailles.

Tout en s’affairant elle se remit à parler, tout doucement, comme à elle-même.

– J’ai pitié d’elle, de Votre chef d’Etat, dit-elle en s’adressant à D2. (Chose dont C3 PO s’offusqua d’ailleurs un peu.) L’héritière du prince Bail Organa. Un homme respectable, défendant son bon droit, qui a élevé sa fille dans l’honorabilité. En ce temps-là, on savait ce que représentait l’honneur. L’honneur et le courage.

Elle se leva et secoua ses cheveux. Ceux-ci semblèrent étinceler comme du feu dans la pénombre du bureau. Ses yeux morts exprimaient cependant une colère froide.

– C’est l’honneur qui m’a attirée vers la Flotte Impériale, continua-t-elle. Le pouvoir aussi, certes, mais avant tout l’honneur et le courage. Et voilà où nous en sommes. Les vers sont en train de se repaître des restes décomposés de l’Empire. Des goules sont en train de tout vendre à des trafiquants âpres au gain… Tarkin en serait mort de honte.

Comme elle regardait dans sa direction, C3 PO se hasarda à exprimer son opinion.

– Je ne dispose d’aucune donnée concluante pour déterminer si Loronar Corporation se livre, ou non, à quelque sorte de trafic que ce soit…

– J’ai agi comme une imbécile. (Elle passa sa main sur le côté du nécessaire d’extraction électronique et celui-ci fut escamoté silencieusement dans le mur.) J’ai été assez idiote pour penser que, pour les abandonner, il me serait facile de les maudire et de passer la porte… Peut-être ai-je toujours été une idiote… (Elle retourna à son fauteuil et appuya sur une commande invisible dissimulée dans l’accoudoir.) Yelnor ? Mettez-moi en rapport avec les capitaines de tous les vaisseaux.

– Tous les vaisseaux ? demanda C3 PO stupéfait.

Daala releva la tête. Ses yeux empoisonnés semblèrent se souvenir soudainement qu’elle n’était pas seule dans la pièce.

– Oui. Tous les vaisseaux, dit-elle. Je suis la présidente de la Compagnie Indépendante des Colons. Nous sommes près de trois mille, en comptant les femmes et les enfants. Tous ceux qui étaient loyaux envers l’ancien régime, loyaux envers l’organisation et l’efficacité qui étaient au cœur de l’Ordre Nouveau. La plupart étaient officiers de la Flotte, écœurés, tout comme moi, par ces misérables et constantes luttes de pouvoir, ces tentatives de diplomatie avec les parvenus et la racaille. D’autres étaient à la tête d’affaires florissantes. Ils ont tout laissé tomber et sont partis avec leurs familles et leurs domestiques. Tout ce que nous demandons, c’est qu’on nous laisse tranquilles. Pour cela, nous avons passé un accord avec K’iin, le seigneur de guerre de l’Unification d’Argent, afin qu’il nous lègue un territoire d’un peu plus de six millions de kilomètres carrés – le plus petit des trois continents australs de Pedducis Chorios – pour que nous puissions nous y installer et mener notre vie à notre idée. Et je n’ai pas l’intention, conclut-elle en tendant le bras pour tapoter le dôme de D2 R2, de voir mon investissement – notre investissement – tomber à l’eau parce que cet arriviste, ce fumiste, cette calamité de Getelles veut passer le restant de son existence de parasite aux crochets de Loronar Corporation ! Pour le faire dégager de ce secteur, j’irai même jusqu’à sauver Votre chef d’Etat – et son ramassis de dégonflés du Conseil Sénatorial – de l’embarras qu’ils ont tous pourtant mérité !

Elle appuya sur le bouton de l’intercom. Sur le mur devant elle, des panneaux glissèrent, révélant une série d’écrans. Sur les moniteurs se matérialisèrent les visages de huit hommes – trois d’entre eux portaient, comme Daala, des variations d’uniformes impériaux débarrassés de leurs emblèmes – et de deux femmes. Tous avaient le même visage grave, tous arboraient le même regard fatigué et amer.

– Mes amis, dit Daala. Il me semble que nous avons une dernière bataille à livrer.